Tributes

Laurent Mermet : passeur de frontières négociées pied à pied

Laurent Mermet: strategy as a foundational concept to cross and renegotiate boundaries between research communities.

Written by Sébastien Treyer 

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Accessible here on the NSS website (Open access)

Article abstract

Abstract –  Laurent Mermet’s research itinerary is both extremely original in the field of environmental studies, and has also provided highly relevant contributions to a diversity of research frontiers, both in France and at the global level. At the boundary between research and action, his work is anchored in the foundational concept of strategy to operate critical analyses on environment management situations, to unveil unsustainability patterns and propose levers for strategic action for change. He has played a key role in various research communities, which this article presents in greater detail: participation, negotiation, evaluation, foresight, as well as in management sciences, economics and ecology. Despite his untimely death in June 2019, his theoretical, conceptual and methodological contributions remain extremely relevant to analyze current crises and transformations in our societies, and to identify pathways for action.

Résumé – Laurent Mermet a construit un parcours intellectuel extrêmement original au sein des communautés de recherche sur l’environnement, autant en France qu’au niveau international, à la croisée entre recherche et action. Centrées sur l’analyse stratégique de la gestion de l’environnement, ses contributions ont animé et alimenté de nombreux collectifs de recherche : sur la concertation et la participation, la négociation, l’évaluation, la prospective, mais aussi au sein de disciplines comme les sciences de gestion, l’économie, l’écologie et la communauté interdisciplinaire que NSS rassemble. Alors qu’il est disparu trop tôt en juin 2019, cet article pointe la diversité et la cohérence de toutes ces contributions, et souligne leur pertinence pour faire face aux crises et transformations en cours dans nos sociétés.

Word by the Natures Sciences Sociétés redaction:

C’est à un partenaire singulier de l’aventure NSS, Laurent Mermet, que nous consacrons cet hommage suite à sa disparition brutale et prématurée l’an passé. Il a été parmi les premiers à s’engager sur la voie alors incertaine que tentait de tracer la revue en offrant une tribune aux chercheurs convaincus que conjuguer sciences et sociétés face aux enjeux environnementaux impliquait le choix de l’interdisciplinarité. Ce que nous rappelle ici son compagnon de route Sébastien Treyer, qui fut aussi son thésard, c’est qu’il fut de tous les combats et de tous les engagements qui ont construit les espaces de réflexion autour des objets et des sciences de l’environnement. Revisiter le parcours de Laurent Mermet, c’est prendre la mesure de la grande diversité d’un champ de recherche et saisir en quoi comprendre pour agir est un appel à l’indiscipline.

La Rédaction

Tribute by AgroParisTech

Maya LEROY

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Laurent Mermet, professeur de sciences de gestion à AgroParisTech est décédé le 16 juin 2019 à l’âge de soixante-quatre ans.

Nous tenons à rendre hommage à cet esprit libre, dont le départ, pour la communauté et notre établissement, est une grande perte et une immense tristesse.

Ses recherches ont consisté à explorer, et à construire un point de vue nouveau sur la question de l’environnement : l’étude des stratégies de gestion des systèmes naturels, d’en poser les bases théoriques et de proposer des méthodes pour son étude approfondie et systématique. Il élabore alors les fondements de l’analyse stratégique de la gestion de l’environnement (ASGE). Il développe des travaux décisifs dans le champ de la concertation, la négociation et la décision en matière d’environnement, ainsi qu’en évaluation de politiques publiques, en prospective, et en comptabilité environnementale.

Outre la rigueur et l’attention qu’il a consacrées à l’encadrement de très nombreux étudiants, ingénieurs, masters, jeunes professionnels, et docteurs nous tenons à saluer sa capacité à partager et transmettre le plaisir de penser, avec force et liberté, sans compromis avec les faux-semblants. Avec une exigence sans faille, il a accompagné des recherches créatives et parfois aventureuses dans la cadre des thèses, et il a permis de développer des programmes de recherche et d’enseignement innovants pour soutenir l’action et les stratégies de gestion de l’environnement.

Son parcours a été mû par une préoccupation constante : l’insatisfaction quant à la façon dont sont gérés l’environnement et les ressources naturelles, et donc le désir de comprendre les difficultés auxquelles se heurte leur gestion, et de définir des moyens pour y remédier. Son itinéraire professionnel est aussi le témoignage de sa volonté d’approfondir et de mieux fonder l’interdisciplinarité dans l’étude des rapports homme-nature, et de rapprocher la recherche et l’action, mais aussi de saisir les mouvements du monde.

Elève de l’Ecole normale supérieure en écologie végétale, ses premières expériences sur la modélisation de la croissance du Pin Sylvestre, puis sur la régénération de la forêt guyanaise après coupe à blanc, l’ont convaincu que les limites des connaissances scientifiques n’étaient pas le facteur limitant principal de la bonne gestion de l’environnement, pas plus d’ailleurs que leur traduction en termes techniques, suite à son expérience à la cellule « études d’impact » du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières).

Il s’est alors intéressé à l’analyse transactionnelle avant de s’orienter sur la décision en matière d’environnement. Il a contribué, au sein du bureau d’étude SCORE, à l’élaboration des premiers travaux sur la gestion patrimoniale. Son intérêt pour l’analyse des conflits d’environnement l’a conduit à l’IIASA (International Institute for Applied Systems Analysis) où il a travaillé sur les processus de la négociation internationale, et a développé ses premiers exercices de simulation prospective. Il a étudié également la place des évaluations économiques dans la décision. Sur ces bases il a créé son propre bureau d’étude, AScA (Application des sciences de l’action), juste avant de soutenir sa thèse « La nature, jeu de société – une analyse stratégique pour la gestion de l’environnement » à l’Université Paris IX-Dauphine, dont il a tiré un livre. Il a poursuivi le même fil conducteur avec sa jeune équipe, jusqu’à son recrutement comme professeur à l’ENGREF (Ecole nationale du génie rural des eaux et des forêts) après avoir passé son habilitation à diriger des recherches en sciences de gestion. Il crée alors le groupe de Recherche en gestion sur les territoires et l’environnement (RGTE) en lien avec le CIRED (Centre international de recherche sur l’environnement et le développement).

En 2007, à la création d’AgroParisTech il assure la présidence du département de Sciences économiques, sociales et de gestion, et crée le mastère spécialisé PPSE (Politiques publiques et stratégies pour l’environnement). En 2017 son équipe à Paris fusionne avec celle de Montpellier GEEFT (Gestion environnementale des écosystèmes et forêts tropicales) pour créer l’UFR de Gestion de l’environnement. Longtemps associé au CIRED, il a également été chercheur au CERSES (Centre de recherche sens, éthique et société), puis au CESCO (Centre d’écologie et des sciences de la conservation). Toujours dans le même souci de maintenir un lien étroit entre recherche et action, et d’équiper les acteurs d’environnement dans leurs stratégies, il a été membre de plusieurs conseils scientifiques en particulier à l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales), au Conservatoire du littoral, et à la Tour du Valat. Il a contribué également pour l’AFD (Agence française de développement) à la réflexion sur le tournant environnemental de l’aide publique au développement ainsi que sur les outils économiques pour la biodiversité. Il a collaboré et entretenu de riches échanges avec des chercheurs à l’international notamment de l’Université d’Oxford, de Cambridge et de Stanford.

Laurent Mermet, a produit de très nombreux articles et ouvrages, et a mis la totalité de ses travaux et une grande partie de ses enseignements en ligne, dans une volonté de mettre sa réflexion largement en discussion, et ce, jusqu’au bout de sa vitalité. Il laisse aussi derrière lui le fruit d’un travail collaboratif et une équipe qui continuera à déployer recherches et enseignements dans le champ de la stratégie en gestion de l’environnement, et à équiper les jeunes générations pour répondre à l’urgence d’agir efficacement pour la protection des écosystèmes.

Toutes nos pensées vont à sa famille, à ses proches, ses amis, ses collègues.

Tribute by IDDRI

Auteur: Yann Laurans

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Laurent Mermet, membre éminent du conseil scientifique de l’Iddri, vient de décéder. L’Iddri tient à rendre hommage à celui qui a inspiré, soutenu et enrichi l’action et les stratégies de nombreux acteurs qui s’engagent pour l’environnement. L’Iddri est l’un de ces acteurs, et beaucoup de nos propositions et de nos manières de voir et d’agir dans le champ d’action pour l’environnement ont été influencées par l’aventure intellectuelle de Laurent Mermet, qui a également été le compagnon de route, l’initiateur et le formateur d’une partie des membres actuels et passés de l’Iddri.

Un parcours au plus près de la nature

Son enfance en Alsace l’initie à une fréquentation enthousiaste et passionnée de la nature. Il devient ainsi ornithologue passionné dès sa jeunesse, passion qui l’a par exemple conduit à traverser une partie de l’Europe sur une mobylette ou à camper sur des îles flottantes du delta du Danube.

Elève brillant, il intègre l’Ecole normale supérieure en biologie et se spécialise en écologie forestière. Son désir profond et personnel de cohabitation avec la nature le conduit à constater, lors de son stage forestier en Guyane, que la connaissance scientifique est limitée dans ses capacités à agir pour préserver son objet, si elle ne s’accompagne pas d’une compréhension des jeux de pouvoir, d’un équipement pour penser les questions stratégiques, enfin d’un engagement personnel à faire « bouger les lignes » dans la direction de son objectif. Il se tourne alors vers la réflexion stratégique et l’intervention dans les politiques publiques, à travers sa participation à une équipe innovante, le cabinet SCORENA, et passe un an à l’International Institute for Applied Systems Analysis  (IIASA, organisme de coopération scientifique internationale basé en Autriche, qui aura marqué son parcours). À l’instigation notamment, de Claude Henry, il découvre l’intérêt de « renverser la charge de la preuve » en ce qui concerne les politiques et projets qui dégradent l’environnement, en s’intéressant de près à leur rationalité. Plutôt que de tenter de défendre une « valeur » de la nature qu’il pense plutôt une question de désir et de sens de l’existence collective, il questionne l’intérêt, souvent bien mal assuré, des projets et des programmes qui la menacent.

Il ajoute une thèse en gestion à son palmarès d’ancien élève de Normale, et, pour mettre ses idées en action, fonde le cabinet AScA. Il s’y distingue notamment sur les dossiers des barrages projetés dans le sud-ouest de la France, à la justification technico-économique discutable, puis réalise, pour le compte du préfet Bernard, la première évaluation de la politique des zones humides qui marque une époque de la politique environnementale française. Dans la même veine, il démonte le système d’acteurs qui préside à la disparition de la souche d’ours des Pyrénées. Il est habilité à diriger des recherches en 1994, et devient professeur à l’Engref (fusionnée en 2007 avec AgroParisTech). Il élabore alors les fondements théoriques de l’analyse stratégique de la gestion environnementale (ASGE), qui a fait des émules auprès de toute une génération de chercheurs et d’acteurs de l’environnement.

Un héritage important dans la pensée de l’environnement et de sa protection

Sa pensée part de l’idée que l’insuffisance de l’action pour l’environnement n’est pas (seulement) due à un déficit d’information ou de communication menant à une coordination imparfaite d’acteurs poursuivant le même but collectif. Ses approches sont traversées par une attention aux stratégies d’acteurs, et il combat la tendance de l’époque à ce qu’il appelle « l’hâtrologie », soit le fait de globaliser les problèmes et les systèmes d’acteurs dans un « nous » indistinct, un collectif flou. Cela le conduit à conceptualiser le principe des « acteurs d’environnement » et l’existence de résistances organisées et intelligentes aux changements en faveur de l’environnement, qu’il faut combattre en concevant une stratégie adaptée au contexte.

Au sein des Environment Studies, le parcours singulier de Laurent Mermet se distingue par au moins deux préoccupations centrales, qui ont guidé son exploration des terrains de recherche, des champs d’action politique, et du monde des idées :

  • s’autoriser à prendre le point de vue stratégique d’un acteur dont la mission est de protéger l’environnement, pour révéler toutes les complexités de l’action publique et de l’action collective, mais aussi comme axe de critique fondamentale des systèmes sociaux, économiques et politiques ;
  • étudier le long terme et la manière dont sont construites les représentations dans les discours et les recherches, et comment la fabrique des futurs devient elle-même un champ de bataille stratégique, particulièrement structurant pour l’action en faveur de l’environnement.

Ainsi, pour équiper les acteurs d’environnement dans leur stratégie, Laurent Mermet a apporté des idées décisives dans les champs de la prospective, de l’évaluation de politiques publiques, de la négociation , des procédures de concertation et de l’évaluation économique, qu’il a renouvelés en les concevant dans la perspective d’une intervention stratégique des acteurs d’environnement.

Il a inspiré plusieurs dizaines de chercheurs ou d’acteurs d’environnement, diffusant ses idées auprès de générations d’étudiants, et transformant ainsi, discrètement mais profondément, la pensée et le débat environnemental en France. Il avait découvert, ces dernières années, la puissance et l’intérêt de la vidéo pour faire essaimer sa pensée et dialoguer avec le monde, et alimenté avec passion une chaîne Youtube dont l’audience croissante le réjouissait.

Possédant une culture aussi éclectique que profonde, fréquentant les philosophes de l’Antiquité dans leur langue, il a constamment élargi sa pensée et en a généreusement fait bénéficier son entourage, tout en approfondissant sa propre démarche philosophique et spirituelle. Atteint fin 2018 par une maladie fulgurante, il a sidéré ses proches par son courage et sa sérénité dans la préparation de sa propre disparition, et a quitté ce monde dans l’amour et la paix le 16 juin après-midi.

Anciens doctorants, anciens étudiants, collègues, amis, nous sommes tous très tristes et adressons toutes nos pensées à la famille de Laurent.

Ce que Laurent nous a laissé en héritage continuera d’inspirer nos actions, nos réflexions, nos stratégies et de se diffuser auprès des étudiants, militants, chercheurs, acteurs qui mettent leur passion et leur énergie au service de l’environnement.

Tribute by AScA

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Laurent Mermet et AScA : un passage de témoin

Laurent Mermet, fondateur d’AScA, est décédé le 16 juin dernier. Il y a seulement quelques mois, nous avions pu fêter les trente ans d’AScA en sa compagnie et nous nous sentons, aujourd’hui, comme orphelins.

Laurent Mermet avait créé l’entreprise où il aimerait travailler pour porter haut les questions environnementales dans l’action publique.

Après avoir racheté l’entreprise il y a vingt ans, les salariés d’AScA ont adapté le projet de Laurent et ont pu l’enrichir. Ce faisant, ils sont restés fidèles aux principes initiaux qu’il avait déclinés de responsabilité individuelle et d’exigence collective, pour partager les succès comme les échecs de la vie professionnelle.

Les développements théoriques et méthodologiques de Laurent, fondés sur le caractère singulier des acteurs d’environnement en tant qu’acteurs minoritaires de changement, ont beaucoup inspiré les approches et méthodes développées par AScA. Ses démarches et son esprit critique nous accompagnent toujours aussi vivement et « Stratégie pour l’environnement » — qu’AScA a retenu comme slogan — résume bien à la fois le projet social et politique que nous poursuivons à sa suite. Pour longtemps encore.

Tribute by the academic journal « Négociations »

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In memoriam. Laurent Mermet (1955-2019. Dans Négociations 2019/2 (n° 32), pages 5 à 10

Laurent Mermet est décédé le 16 juin 2019 après avoir affronté pendant plusieurs mois un cancer qui a fini par l’emporter. Il était un fidèle soutien de la revue Négociations, tant par ses écrits  qu’au travers de la participation à des moments-clefs de son développement et des évènements qu’elle organise (Colloque de Cerisy en 2008 ; Journée d’étude à Sciences Po en 2010 consacrée à la multi-latéralité ; Colloque de Périgny en 2012 ; Colloque de Royaumont en 2017, etc.).

Ce qui frappait, lors d’entretiens en tête à tête, était son œil perçant, à la fois passionné et amusé, presque taquin. Marlène Thomassian, doctorante avec Laurent Mermet, raconte une anecdote édifiante à ce sujet. Alors qu’ils avaient tous les deux une discussion autour de cette thèse, qui a duré plus d’une heure, une voisine de table s’adresse à eux en leur indiquant qu’elle a trouvé l’échange passionnant et qu’elle n’a pas réussi à quitter le café avant ! Rendre passionnant pour une personne profane un échange directeur de thèse / doctorante, voilà qui n’est pas ordinaire…

Laurent Mermet a été élève à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm) en écologie végétale. Il indiquait sur son site web qu’il avait pris conscience que le frein à un meilleur respect de l’écosystème n’était pas scientifique mais politique et sociétal. C’est ce qui l’avait décidé à orienter sa carrière dans cette direction.

Professeur en gestion (à AgroParisTech) dans des mondes où cette discipline est souvent perçue de manière réductrice comme une science de l’optimisation des gains, il est à la fois l’un des contributeurs majeurs au champ de la concertation (débat public, participation, etc.) mais aussi de la négociation. Or, ces deux champs ont tendance à s’ignorer assez largement (à l’exception de quelques collègues de la revue Négociations et, aux États-Unis, de Larry Susskind, par exemple).

5Concernant la concertation, il a dirigé des programmes de recherche de grande envergure et notamment le programme Concertation Décision Environnement (2005 et 2012). Cette recherche constitue une très riche sociographie de la concertation et du débat public. L’ouvrage publié chez De Boeck en 2015 avec Denis Salles, Environnement : la concertation apprivoisée, contestée, dépassée, en reprend les points saillants. Ces programmes permettent d’instruire en finesse, notamment, l’épuisement des espaces de concertation : concertation qui vient trop tard, en aval ; engagements faibles sur la suite à donner, etc. La situation médiatique de Notre-Dame-des-Landes n’a été qu’une manifestation d’un malaise présent dans de nombreuses études de cas.

Concernant la négociation, il définissait sa contribution autour de la dialectique négociation / décision. Deux axes principaux ont été abordés. Le premier concerne l’exploration à partir d’études de cas, du rôle et de la place de la négociation dans les décisions environnementales. Le second est plus conceptuel mais prolonge le premier axe. Ses articles de 2006 et 2014 montrent le caractère mouvant, ambivalent voire ambigu de la question. Plutôt que de vouloir trouver « la » bonne démarcation, il propose de faire de ce côté mouvant un point d’entrée, et même une caractéristique centrale de la négociation. La négociation n’existe par forcément quand elle est proclamée et peut exister alors qu’elle n’est pas assumée socialement. Pour le chercheur, étudier la négociation sous cet angle revient à inscrire la négociation dans une pensée complexe où l’objet d’étude reste en partie mouvant, incertain, ambigüe.

Ainsi, aux six défis proposés par Christophe Dupont pour le renouvellement de la théorie de la négociation, il ne nous semble pas exagéré d’ajouter un septième : être capable de penser le caractère mouvant et imprévisible du phénomène « négociation ». Ce défi est aussi un défi pour une revue académique comme Négociations car des chercheu.r.se.s peuvent parfois écrire sur la négociation sans l’avoir préalablement souhaité, sans s’être préalablement « équipé » théoriquement, sans avoir envie de persister dans le champ et sans penser à une revue spécialisée de ce type.

Arnaud Stimec, pour le comité de rédaction de la revue Négociations

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J’ai connu Laurent à l’IIASA (International Institute for Applied Systems Analysis), dans la banlieue de Vienne, Autriche, où nous étions l’un et l’autre dans la mouvance de Howard Raiffa, l’un des pères fondateurs du domaine de la négociation. Il était membre du PIN (Processes of International Negotiation), organisation internationale dont j’avais contribué à la création dans les années 1990. Il avait publié un chapitre important sur la complexité dans l’un des ouvrages que j’ai dirigé.  Il parlait toujours avec beaucoup de chaleur de l’œuvre réalisée par le PIN au cours du temps c’est-à-dire sur bientôt trente ans d’activité.

Avec Laurent, Christophe Dupont et Hubert Touzard, nous avions, dans les années 90, fondé le GFN (Groupe Français de la Négociation) qui s’était réuni régulièrement pendant une dizaine d’années afin de nourrir une réflexion sur la négociation de ce côté-ci de l’Atlantique. Nous avions débouché sur un ouvrage collectif dit « à quatre mains » dans lequel il avait rédigé un chapitre dans l’un des domaines où il excellait : les négociations complexes sur l’aménagement et l’environnement .

Ce que je retiens de plus marquant dans sa personnalité, lui que j’ai eu le privilège de côtoyer pendant de nombreuses années, c’est son insatiable curiosité intellectuelle, sa capacité à faire naître de nouveaux questionnements, renouveler les problématiques, à « plier ensemble », selon sa formule, les multiples dimensions de la négociation. Son côté ironique et parfois « irrévérencieux » lui apportait une indéniable valeur ajoutée, lui donnait un relief particulier et lui faisait tenir un rôle tout à fait unique dans le développement du domaine. Il laissera non seulement un souvenir ému mais une trace profonde et durable dans la recherche. La meilleure façon pour lui de ne pas tout à fait nous quitter.

Guy Olivier Faure

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I join my colleagues in expressing deep sorrow at the untimely passing of Laurent Mermet. Although I did not know him well, I remember him from several events over the years linked to Revue Négociations.

We shared an interest in negotiated decision making in the face of complexity, especially with respect to the natural environment. He studied the many challenges we face in making public decisions that protect it. He has contributed to this field since the 1990s. I found his theoretical work and case studies on collective action for environmental management (for example, 1992, 2001 and 2005) to be extremely valuable in advancing the field. His thinking on the valuation of ecosystems services (e.g., 2013) has also been very notable. I am surely not the only one who will miss his personality and his insightful contributions to lively discussions.

Sanda Kaufman, université d’Ohio

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Ma mémoire de Laurent Mermet me ramène au Colloque de Cerisy-la-Salle, organisé en 2008 par la revue Négociations. J’avais été très impressionné par la présentation de Laurent qui portait sur la négociation comme mode de composition Ce cadre conceptuel a beaucoup influencé mon écriture de la partie traitant des processus de négociation dans la seconde édition de l’ouvrage, rédigé avec Christian Thuderoz, Sociologie de la négociation, publiée en 2011 aux Presses de l’Université de Rennes. Pour son inspiration et sa grande gentillesse, je conserve de Laurent un souvenir indélébile.

Reynald Bourque, université de Montréal

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J’aimais discuter avec Laurent – et je l’ai trop peu fait. J’appréciais en lui, qui m’avait précédé sur le chemin de l’étude de la décision négociée, sa capacité à énoncer clairement des enjeux théoriques, ou à modéliser de façon élégante des processus complexes. Grâce aux lignes et aux colonnes de ses tableaux, avec, à leur intersection, des exemples ou des concepts, ce qui nous apparaissait confus, compliqué et complexe l’instant précédent prenait alors du sens. L’écoutant, nous mesurions combien la pensée de Laurent, formidable pédagogue et modélisateur limpide, était une pensée en mouvement, relationnelle et non dogmatique. Là où certains d’entre nous – et j’étais parfois de ceux-là – s’efforçaient de préciser les concepts, de définir les pratiques sociales en les délimitant, Laurent nous invitait au chemin inverse. Ainsi Laurent nous honora-t-il, deux ans à peine après la création de la revue Négociations, d’une courte Note à propos de la « concertation ». Elle figure aujourd’hui parmi les articles les plus téléchargés. Il nous y invitait à désigner une pratique sociale de rapprochement de points de vue ou de prise de décision, « par un mot flou, qui ne la qualifie pas encore », aux fins de « disposer d’un mot générique, inclusif », « d’un terme flottant pour ne pas définir a priori de manière rigide le champ pris dans son ensemble.  Etudiant la négociation sociale contemporaine, je constate que cette manière de procéder est d’une grande heuristique. C’est ainsi que travaillait Laurent : au plus près des acteurs sociaux et au plus près des concepts, mais en les articulant de façon dynamique, de façon à ce que les actions des uns gagnent en consistance une fois qu’elles ont été progressivement (mais correctement) nommées, et que les concepts qui les singularisent gagnent également en puissance, dès lors qu’ils reflètent la richesse et la diversité de ces actions sociales.

Christian Thuderoz

Notes

  • [1]Articles de Laurent Mermet parus dans la revue Négociations : « Et si les “gagnants-gagnants” avaient “gagné-perdu” ? Pour une comptabilité analytique des enjeux de la négociation », Négociations, 3, 2005/1 ; « La “concertation” : un terme flottant pour un domaine mouvant ? », Négociations, 5, 2006/1 ; « La négociation comme mode de composition dans les systèmes d’action complexes », Négociations, 12, 2009/2 ; « Un tramway pour Cancun : quelles perspectives pour la recherche en négociation sur les dossiers environnementaux complexes ? », Négociations, 17, 2012/1 ; « L’ambivalence et l’ambiguïté, fondations mouvantes de la négociation », Négociations, 21, 2014/1.
  • [2]Deux précieux documents vidéos montrent Laurent Mermet développer sa pensée : http://www2.agroparistech.fr/podcast/Laurent-Mermet-ASGE.html et https://www.lecese.fr/content/questions-laurent-mermet-agroparistech-francois-rousseau-societe-francaise-de-prospective-et-remi-lallement-france-strat
  • [3]Programme Concertation Décision Environnement : http://concertation-environnement.fr
  • [4]Christophe Dupont, La négociation post-moderne, Publibook, 2006, p. 150.
  • [5]Guy-Olivier Faure, Unfinished Business : Why International Negotiations Fail, Athens, GA, Georgia University Press, 2012.
  • [6]Voir : https://www.youtube.com/watch?v=SitI0MXYrxc
  • [7]Guy Olivier Faure, Laurent Mermet, Hubert Touzard et Christophe Dupont, La négociation – situations et problématiques, Paris, Nathan, 1998, 208 p. (Réédité chez Dunod sous le titre La négociation – situations, problématiques, applications en 2000).
  • [8]Laurent Mermet, « La négociation comme mode de composition dans les systèmes d’action complexes », Négociations, 12-2, 2009, p. 119-130.
  • [9]Laurent Mermet, « La « concertation » : un terme flottant pour un domaine mouvant ? », Négociations, 5-1, 2006, p. 75-79.

Tribute by the Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne

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Laurent Mermet nous a quittés

Le chercheur spécialiste de concertation et d’environnement est décédé le 16 juin.

Après une formation en écologie et en gestion, il s’est engagé dans la recherche tout en fondant le bureau d’études AsCA, avant de devenir professeur à AgroParisTech.

C’est en dirigeant le programme de recherche CDE (Concertation Décision Environnement) mis en place par le ministère de l’Environnement, de 1999 à 2012, que Laurent Mermet donne une impulsion majeure et une visibilité remarquable aux recherches dans ce domaine. Dans le cadre de ce programme, il suscite également, au travers d’ateliers parfois très animés, des rencontres décisives entre chercheurs et praticiens, créant les bases d’une communauté dialoguante et apprenante que l’Institut mobilisera avec profit et développera dès sa création en 2008. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’une des premières réunions fondatrices de l’Institut a vu se rassembler une poignée de chercheurs et de praticiens dans les locaux d’AgroParisTech, sous le regard intéressé de Laurent.

Chercheur rigoureux, il a publié son dernier ouvrage (Environnement: la concertation apprivoisée, contestée, dépassée?) avec Denis Salles en 2015, tirant un bilan critique et éclairant des travaux de recherche sur la concertation menés grâce au programme CDE. Perpétuel insurgé face aux atteintes envers l’environnement, parfois pessimiste et toujours critique d’une action des pouvoirs publics qu’il jugeait dérisoire, allié exigeant des mouvements associatifs, il ne versait dans aucun angélisme et appelait chacun à un dialogue sans compromission qui n’évacue pas les rapports de force.

Tribute by the NGO « Coordination pour la défense du marais poitevin »

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Publié le 4 juillet 2019 par La Coordination

Laurent MERMET est décédé le 16 Juin 2019 à l’âge de 64 ans… et avec lui disparaît l’un des analystes les plus pertinents des stratégies de gestion des systèmes naturels, et plus particulièrement l’un des plus éminents défenseurs des zones humides.

Celles et ceux qui ont participé au colloque organisé par la Coordination les 4 et 5 Octobre 2008 sur le thème « Le Marais Poitevin, un espace à réinventer ? » ont sans doute encore en mémoire ses analyses claires et ses propositions souvent novatrices. Laurent fut aussi un compagnon de route de la première équipe du Parc Naturel Régional, qu’il avait approchée dans le cadre de sa thèse de doctorat, dont une analyse très fine du Schéma d’Aménagement des Marais de l’Ouest était un élément majeur.

Son itinéraire professionnel est exemplaire : titulaire d’une double formation en écologie (diplômé de l’Ecole Normale Supérieure) et en gestion de l’environnement (doctorat à l’Université de Paris IX-Dauphine) il a toujours eu la préoccupation de comprendre les difficultés auxquelles se heurte la gestion des ressources naturelles tout en maintenant un lien étroit entre recherche et action.

Dans un premier temps il a collaboré à différents organismes et bureaux d’étude, BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), SCORE, IIASA (International Institute for Applied Systems Analysis) avant de créer son propre bureau d’étude, AscA (Application des Sciences de l’Action). Il va alors intervenir sur les dossiers de barrages projetés dans le sud-ouest, dont la justification technico-économique est pour le moins discutable ; puis il réalise la première évaluation de la politique des zones humides en France, qui sera une étape dans la politique environnementale du pays, avant de s’intéresser au dossier de la disparition de l’ours dans les Pyrénées.
Après avoir obtenu son habilitation à diriger des recherches en sciences de gestion il est recruté comme professeur par l’ENGREF (Ecole Nationale du Génie Rural, des Eaux et des Forêts) où il crée un groupe RGTE (recherche en gestion sur les territoires et l’environnement) en liaison avec le CIRED (centre international de recherche sur l’environnement et le développement).
En 2007, à la création d’AgroParisTech, il prend la présidence du Département de Sciences Economiques, Sociales et de Gestion, où il crée un mastère spécialisé en Politiques publiques et Stratégies de l’environnement. C’est là qu’il va élaborer les fondements théoriques de l’analyse stratégique de la gestion environnementale (ASGE) qui va marquer toute une génération de chercheurs et d’acteurs de l’environnement.
Il a également été chercheur au CERSES (Centre de recherche sens, éthique et société), puis au CESCO (Centre d’Ecologie et des Sciences de la Conservation). Il a par ailleurs été membre de plusieurs Conseils scientifiques, notamment à l’IDDRI (Institut du Développement Durable et des Relations Internationales), au Conservatoire du Littoral et à la Tour du Valat.
Au titre de ses différentes responsabilités il a collaboré et entretenu de riches échanges avec des chercheurs à l’international, en particulier des Universités d’Oxford, Cambridge et Stanford.

La simple lecture de ce « parcours » exceptionnel suffit à illustrer, au-delà de l’éclectisme et de la polyvalence de Laurent, son souci constant de partager et de transmettre ses connaissances et ses questionnements.
Il a ainsi marqué profondément l’approche de l’environnement et de sa protection en France.

Article in Mediapart (LE BLOG DE SYLKFEAAR)

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Le 6 mars 2020, by SYLKFEAAR

Le « refoulement du distributif » (Hommage à Laurent Mermet)

En 2018, Laurent Mermet, enseignant en sciences politique et gestion de l’environnement, nous mettait en garde concernant un « oubli » inscrit au cœur des discours traitant de la crise écologique. Il me semble urgent de diffuser les analyses de ce chercheur, disparu l’an dernier, car leur pertinence s’accentue face au « retour du refoulé » qui menace la société toute entière.

Laurent Mermet n’était pas un intellectuel médiatique. Ses analyses rigoureuses ne convenaient pas à l’idéologie dominante et à ses subtils glissements. Plutôt que de cultiver la confusion entre les êtres humains et les animaux, de promouvoir la coopération et la démocratie participative, ou d’annoncer la fin du monde, il cherchait sans relâche à mieux comprendre les fonctionnements complexes de nos sociétés et leurs impacts sur l’environnement. Sa « chaine YouTube » est encore présente sur internet, grâce au soutien de ses étudiants et de ses collègues (taper sur un moteur de recherche : chaine YouTube Laurent Mermet). Ses analyses de l’année 2018-2019, concernant la démission de Nicolas Hulot, le dernier livre de Bruno Latour ou le catastrophisme de certains penseurs écologistes actuels, offrent des supports de réflexion toujours d’actualité, à la fois exigeants et respectueux de la diversité des positionnements personnels et sociaux.

« Le refoulement du distributif » est une vidéo d’une quinzaine de minutes, extraite d’une conférence plus longue, datant du 5 novembre 2018, intitulée « Qui peut agir sur qui pour éviter la fin du monde. Une réponse à Aurélien Barrau ». Dans ce petit extrait, Laurent Mermet insiste sur le fait que nous repoussons constamment l’idée qu’il y a des gagnants et des perdants dans les organisations humaines. Il va jusqu’au bout de la terrible prédiction d’Aurélien Barrau, concernant la « guerre environnementale » qui pourrait se produire, en posant la question : « comment se fait-il que nous ne la préparions pas, cette guerre, si elle doit avoir lieu ? ». Il n’y a pas de cynisme dans cette interrogation, bien qu’elle paraisse particulièrement rugueuse.  Il s’agit plutôt d’une mise en garde sur ce qui advient actuellement (sur ceux qui la préparent activement, cette guerre, sans le dire…). Ce point de vue nous appelle à plus de lucidité, sur nous-mêmes et sur le reste de l’humanité. Rappelons-nous que peu de temps après cette conférence, en novembre 2018, certains perdants de la transition-écologique-néo-libérale ont commencé à s’exprimer, sur les ronds-points et dans les rues.

Dans une autre conférence, particulièrement éclairante, intitulée « Nous n’avons jamais décollé. Une réponse au « Où atterrir ? » de Bruno Latour » (19 novembre 2018), Laurent Mermet précise encore son propos. Il reprend la question de la compétition économique et écologique pour la survie, et pointe encore son déni (le « refoulement du distributif »…). Comment expliquer que des grands scientifiques ou philosophes de notre temps (comme Bruno Latour, par exemple) éludent constamment ce fait majeur, observable aussi bien actuellement que dans l’histoire tourmentée de l’humanité ? Laurent Mermet nous donne de multiples exemples de cet évitement constant dans les discours médiatiques, évitement qui gangrène la pensée politique et scientifique actuelle, en la détournant des questions fondamentales du partage équitable des ressources. Reprenant l’idée que les USA et le Royaume Uni, chantres du libéralisme international, semblent avoir décidé d’abandonner le reste du monde à son sort pour tirer leurs épingles du jeu, il insiste sur le fait que D.Trump est parfaitement rationnel, dans ses discours et ses comportements, si on les analyse à l’aide de toutes les théories de la négociation… (Laurent Mermet participait à la revue Négociation. Sur le site de cette revue, on peut lire en ligne l’hommage qui lui est rendu par ses collègues.) Sans pour autant cautionner le sauve qui peut généralisé, le chercheur nous incite à prendre au sérieux les électeurs qui votent pour les nationalistes, dans tous les pays d’Europe comme dans le reste du monde. Car si nous refusons de prendre en compte la question « distributive » (la question du partage des revenus et des ressources dans un monde fini), d’autres le feront, d’une manière que nous ne pourrons pas contrôler.

Dans cette conférence du 19 novembre 2018 qui affirme clairement que les êtres humains ne se sont jamais détachés des ressources matérielles de leur milieu et n’ont jamais cessé de tenter se les approprier au détriment des autres (« Nous n’avons jamais décollé »), Laurent Mermet nous offre également une analyse à trois dimensions, extrêmement intéressante pour réfléchir aux options politiques et écologiques qui se présentent actuellement à nous. Le « cube » sur lequel il place les positions des différents leaders ou partis politiques internationaux semble particulièrement utile pour réfléchir à notre propre position, à celle des personnes avec qui nous discutons, et à celle des enjeux politiques français actuels (une erreur se glisse malheureusement dans son propos, qu’il corrige dans sa conférence suivante).

Entre 2000 et 2010, à la demande du Ministère de l’écologie, Laurent Mermet a coordonné et animé un programme de recherche scientifique intitulé « Concertation, Décision, Environnement ». Les conclusions de ce gros travail, qui a réuni plus d’une trentaine d’équipes de chercheurs pendant deux fois cinq ans, n’ont pas été très encourageantes quant à l’efficacité des concertations pour protéger l’environnement. Mais ces résultats n’ont jamais vraiment été pris en compte par les décideurs politiques. A moins que si, au contraire ???…. Nous observons, encore actuellement, à quel point il est utile d’organiser un « débat public » ou une « conférence de citoyens » pour ne pas prendre de décision et ne rien faire de concret sur le terrain, pendant un ou deux ans supplémentaires… Promouvoir la démocratie participative est louable en soit, pour protéger les mondes humains et sociaux… mais pour protéger l’environnement, il faut mettre en œuvre dans des lieux précis des choix techniques concrets, aux conséquences écologiques et sociales très complexes à analyser.

Laurent Mermet était un écologiste fervent, mais également un grand humaniste, respectueux des êtres humains et des différents peuples du monde. Il avait une forme d’élégance dans sa manière de mener les débats ou de s’opposer à ses collègues. Il était toujours ouvert aux apports des autres, mais ne cédait pas sur la rigueur de ses propres analyses scientifiques ou de sa propre recherche. Il ne confondait pas négociation et concertation. Il respectait les processus de démocratie participative sans pour autant abandonner la question des rapports de force et des manipulations à l’œuvre dans la compétition latente pour la survie ou l’accaparement des richesses. Dans sa conférence du 4 septembre 2018, qui traite de la démission de Nicolas Hulot, il affirme « Posons nous maintenant de nouvelles questions ». Il considère en effet que nous sommes entrés dans une nouvelle ère socio-économique, dans laquelle les croyances (y compris scientifiques…) concernant les vertus de la coopération et du consensus vont décroître… Selon lui, « il va nous falloir au moins trois ou quatre ans pour faire notre introspection ». Il ne s’agit pas de renoncer à nos valeurs démocratiques de coopération et de discussion, à nos valeurs écologistes et humanistes, promouvant la protection de la nature et la solidarité entre tous les êtres humains sur la « Terre Patrie », mais d’affronter lucidement la question du partage des ressources, pour inventer de nouvelles régulations face à la compétition forcenée toujours active. Pour ma part, j’ai bien peur que nous n’ayons pas trois ou quatre ans pour réagir. Il me semble que le « retour du refoulé » s’exprime déjà, et il se révèle particulièrement violent, quand on voit comment l’Europe se trouve incapable d’accueillir ne serait-ce que les réfugiés des famines et des guerres…

Laurent Mermet est décédé le 16 juin 2019 « suite à un cancer fulgurant, contre lequel il s’est battu avec vigueur », nous dit Clément Feger, sur la chaine YouTube que le chercheur avait mise en place pour publier ses cours et conférences. En mars et avril 2018, grâce à l’aide de Clément Feger, Laurent Mermet nous explique encore « pourquoi il est urgent de dépasser l’alarmisme bloquant ». Sans renier les lanceurs d’alerte, il récuse le catastrophisme, qui ne permet pas de se centrer sur le cadrage des actions concrètes, et sur leurs conséquences sociales et environnementales. Puis il répond à ceux qui lui demandent « Et pour sauver la planète, vous mettez quoi à la place de l’alarmisme bloquant ? ». Dans cette dernière conférence, plus longue et plus ardue que les autres, mais nourrie d’exemples concrets, il reprend son conseil de ne pas réfléchir de manière binaire (les « bons » et les « méchants », etc…) et nous propose cinq critères pour analyser chaque solution choisie, pour entrer dans le fond de chaque dossier, que ce soit un geste individuel quotidien ou une action publique de grande envergure.

La rigueur intellectuelle de Laurent Mermet ne peut plus désormais nous soutenir, en temps réel, dans nos réflexions ou nos actions. Face à la complexité des imbrications mondiales, de toutes façons, aucune solution simple ne se présente à nous, et aucun « guide suprême » ne peut nous assurer que nous prenons la bonne direction. Mais nous pouvons encore apprendre à « se poser de nouvelles questions »… pour ne pas nous laisser endormir par nos idéaux les plus chers, que les dominants de ce monde savent si bien manipuler.

Merci aux collègues et amis de Laurent Mermet qui ont mis en ligne ses cours et ses conférences. J’espère qu’ils pourront maintenir sur internet sa chaine YouTube, car ses connaissances et ses analyses me semblent particulièrement utiles en ces temps troublés. Il n’est pas trop tard pour réviser quelques classiques ou élargir ses points de vue. Petite liste, non exhaustive, des vidéos disponibles (que je n’ai pas encore consultées) :

Cours sur la négociation 2018 (14 séances)

Analyse stratégique de la gestion environnementale 2017 (12 séances)

Théories de la gestion sociale de l’environnement 2017 (12 séances)

Recherches environnementales sur la société (12 séances, 2004-2007).

Dans la conférence inaugurale du cycle RES du 19 janvier 2004, on trouve une analyse très intéressante (et assez réjouissante !) des différentes « postures de soulagement » possibles, pratiquées par les chercheurs, les scientifiques ou les penseurs pour s’insérer dans la marche du temps. Il ne s’agit pas de s’en moquer mais d’en être conscients, pour « ouvrir de nouveaux espaces critiques », comme le suggère Laurent Mermet. En 2004, il considérait qu’il fallait opérer un « retour vers la posture critique« ,  abandonnée selon lui par la recherche en sciences de l’être humain et de la société sur toute la période 1980-2000…  En 2019, quinze ans plus tard, une véritable critique nouvelle semble avoir encore beaucoup de mal à s’élaborer et plus encore à se faire entendre.